« Chaque année, elle m’envoie un texto disant : “Je voulais juste te dire : joyeuse journée ‘Tu m’as sauvé la vie’.” »

La première fois que l’avocate Kelly Beale a reçu un texto de ce genre d’une survivante, elle ne savait pas trop quoi en penser. La survivante lui a expliqué que cela marquait le premier anniversaire de l’ordonnance d’éloignement liée à la traite des personnes que Mme Beale avait obtenue pour elle — une protection contre son trafiquant. Elle continue de recevoir un texto chaque année.

« Je ne lui ai pas sauvé la vie ; c’est elle qui s’est sauvée elle-même », remarque Mme Beale, d’un ton neutre.

Ce sont des moments comme celui-ci qui soulignent la valeur de ce programme unique en son genre qui n’existe qu’en Ontario : une aide juridique gratuite pour les survivant·e·s de la traite des personnes.

Le programme a débuté en 2018 sous forme de projet pilote avant d’être finalement pérennisé. Mme Beale, qui avait auparavant travaillé comme procureure de la Couronne, a été temporairement réaffectée à cette initiative. Aujourd’hui, Mme Beale et sa collègue Rachelle Pearce agissent en tant que conseillères juridiques indépendantes pour les survivant·e·s, souvent dans le cadre d’un accompagnement global plus large.

Le travail de Mme Beale couvre tout, depuis la réponse aux questions juridiques et la fourniture de conseils juridiques jusqu’à la représentation des survivant·e·s devant les tribunaux pour obtenir des ordonnances d’éloignement. Les survivant·e·s de la traite à des fins de main-d’œuvre peuvent également bénéficier d’un soutien par le biais du programme, bien que les questions liées à l’immigration soient orientées vers des organisations spécialisées.

« C’est une relation vraiment unique », explique Mme Beale. « Chaque étape est guidée par les choix et les priorités des survivant·e·s. Ce sont elles qui prennent les décisions et qui me disent quoi faire. Je ne persuade ni ne dissuade personne de faire quoi que ce soit. »

Les survivant·e·s ont souvent besoin d’aide pour obtenir des ordonnances d’éloignement; par la suite, ils ou elles peuvent avoir besoin d’un accompagnement pour changer légalement de nom ou, s’ils ou elles le souhaitent, pour porter plainte auprès de la police. Quoi qu’il en soit, Mme Beale indique clairement qu’elle s’engage sur le long terme.

« Il n’y a pas de limite de temps. Je suis là et je ne vais nulle part. Et vous aurez toujours affaire à moi. »

« Vous ne ressemblez pas à une avocate. »

Mme Beale dit entendre souvent cela de la part de ses client·e·s. Elle reconnaît que rencontrer un·e avocat·e peut être intimidant, en particulier pour les survivant·e·s qui ont subi de l’exploitation, de la coercition ou des préjudices systémiques. Elle cherche activement des moyens de briser ce déséquilibre de pouvoir et de gagner leur confiance.

« J’adore quand ils me regardent comme une vraie personne, pas seulement comme une avocate », explique-t-elle. « Ils jurent ; je jure. Elles utilisent le sarcasme ; j’utilise le sarcasme. »

Mme Beale estime également que l’humour et la légèreté peuvent être extrêmement désarmants. Elle se souvient d’être allée rencontrer une survivante de 13 ans au sous-sol d’un foyer d’accueil alors qu’une bagarre faisait rage à l’étage.

« J’ai dit : “Oh mon Dieu, mais que se passe-t-il ici ?” Et je me souviens que cette cliente a ri et m’a répondu : “C’est un véritable enfer.” »

« On dirait bien! » a répondu Mme Beale.

Elle adore faire rire et sourire ses clients, surtout parce qu’elle sait qu’ils·elles n’ont peut-être pas beaucoup de personnes dans leur vie capables de créer des moments de légèreté ou de joie. Elle cherche également des occasions d’exposer ses client·e·s à des espaces et des expériences positives.

Une fois, après avoir obtenu des billets gratuits pour une pièce de théâtre, elle a contacté une cliente qui séjournait dans un refuge.

« J’ai dit : “Salut, tu es libre ce soir?” Et elle a répondu : “Oui, écoutez, je suis évidemment dans un refuge.” » Et j’ai dit : “D’accord, voulez-vous aller voir une pièce avec moi?” »

Comme la survivante n’avait rien à se mettre, Beale a suggéré qu’elles y aillent toutes les deux en tenue de sport. La survivante lui a confié qu’elle n’avait jamais assisté à une pièce de théâtre auparavant.

« Je me souviens qu’elle a regardé autour d’elle et m’a dit : « Kelly, c’est comme ça que je veux que ma vie soit. Je veux être comme ces gens et mener une vie normale où je vais au théâtre le vendredi soir. » »

Au fil des ans, pendant son temps libre, Beale a assisté à des événements scolaires et a même aidé une survivante à organiser la fête d’anniversaire de son enfant — allant jusqu’à s’y rendre incognito en se faisant passer pour une « tante ». Elle a actuellement hâte d’assister à la cérémonie de remise des diplômes d’une autre survivante.

D’autres fois, elle accompagne des survivant·e·s à des réunions qui pourraient potentiellement les amener à devoir faire face à d’autres problèmes juridiques.

« Des clientes m’ont dit : “Tu sais, ils ne me traiteraient jamais comme ça si tu n’étais pas dans la pièce, Kelly.” Et je leur réponds simplement : “Je suis vraiment désolée de cela, mais je serai à vos côtés jusqu’à ce que vous n’ayez plus besoin de moi.” »

Ce genre de confiance ne se construit pas du jour au lendemain. Mme Beale explique que ses client·e·s la mettent souvent à l’épreuve — parfois pendant des mois — pour voir si elle est digne de confiance, si elle se présentera, si elle ira jusqu’au bout.

Elle affirme que ce sont les survivant·e·s eux et elles-mêmes qui ont façonné sa manière d’aborder son travail.

« Tout ce que j’ai appris, je l’ai appris de mes client·e·s », explique-t-elle.

En discutant avec Mme Beale, il apparaît clairement que ce programme a apporté des changements tangibles dans la vie des survivant·e·s. L’accès à des services juridiques spécialisés peut changer radicalement la donne, en aidant les survivant·e·s à mieux comprendre leurs droits et leurs options.

Pour de nombreux survivant·e·s, le système de justice pénale peut ne pas sembler être une option sûre ou envisageable. Certain·e·s ne souhaitent pas faire appel à la police; d’autres ne verront peut-être jamais leur affaire aboutir à des poursuites. Des programmes comme celui-ci offrent une autre voie d’accès à l’aide juridique — une voie guidée par les choix et les besoins des survivant·e·s eux et elles-mêmes.

« Cela ne devrait pas dépendre de votre code postal. »

Paola Carmagnani, spécialiste des partenariats au Centre canadien pour mettre fin à la traite des personnes, affirme que le programme est devenu une pratique prometteuse dans la lutte contre la traite des personnes.

« Cela montre vraiment ce qu’il est possible de faire lorsque les survivants ont accès à un soutien juridique spécialisé », explique Mme Carmagnani.

L’Ontario reste la seule province à disposer d’un tel programme.

« Le soutien offert aux survivants varie encore considérablement d’une région à l’autre au Canada. Les services auxquels une survivante peut avoir accès dépendent en grande partie de l’endroit où elle vit. »

Mme Beale espère voir le programme s’étendre à l’ensemble du pays.

« Mon objectif personnel avant de prendre ma retraite, dans environ 15 ans, est de voir ce programme mis en place partout au Canada. J’espère que cela ne prendra pas autant de temps. »

Mme Beale explique que certains des moments les plus marquants se produisent lorsque les survivant·e·s l’accompagnent au tribunal et voient quelqu’un plaider en leur faveur.

« C’est tellement valorisant », remarque-t-elle. « Je remarque qu’elles entrent dans la salle d’audience avec moi d’une certaine manière, et qu’elles en ressortent complètement transformées. »

Pourtant, ce sont les liens humains qu’elle chérit le plus.

« C’est cet aspect de mon travail que je préfère », remarque Mme Beale. « Le simple fait de pouvoir faire comprendre à mes clientes que je suis avocate, mais aussi un être humain, et que je suis là pour elles. »

Le ministère du Procureur général de l’Ontario offre des services juridiques gratuits aux survivant·e·s et aux victimes potentielles de la traite des personnes de tous âges en Ontario (y compris les Ontarien·ne·s qui ont été victimes de la traite à l’extérieur de la province), ainsi qu’aux tuteurs·trices d’enfants survivants ou d’enfants exposés au risque d’être victimes de la traite. Vous pouvez accéder à ces services en communiquant avec la Ligne d’urgence canadienne contre la traite des personnes au 1-833-900-1010.

Les opinions exprimées par Mme. Beale sont indépendantes de celles du ministère du Procureur général.