« Tu peux venir quelle que soit ton humeur et on t’aimera quand même », explique Gillies. « Et si tu renverses une table, reviens demain, on t’aimera encore. »

Bailey Gillies, enseignante principale et directrice de Honouring Our Journey, parle des personnes qui participent au programme « New Directions » à Winnipeg, destiné aux jeunes et aux adultes ayant été victimes d’exploitation sexuelle. Certain·e·s ont connu le placement en famille d’accueil et ont changé d’école à plusieurs reprises. D’autres ont passé des années loin des salles de classe. Beaucoup arrivent avec un parcours scolaire marqué par ce que d’autres considéraient comme des difficultés.

Chez Honouring Our Journey, le point de départ, c’est le sentiment d’appartenance.

Le personnel montre aux participant·e·s qu’ils·elles sont valorisées et que leurs objectifs comptent. Les dossiers scolaires peuvent se présenter sous la forme d’épais dossiers de rapports de comportement et d’incidents, dressant un portrait de l’élève à partir de moments où quelque chose s’est mal passé.

« Nous ne voyons jamais vraiment cet élève », explique Gillies. « Nous voyons des jeunes personnes résilientes et créatives qui sont ici parce qu’elles veulent quelque chose de bien pour elles-mêmes. »

Les conséquences néfastes de la traite des personnes peuvent aller bien au-delà de l’exploitation elle-même. Elle peut perturber les années formatrices, limitant ainsi les possibilités d’accès à l’éducation et l’acquisition des compétences pratiques et des connaissances que beaucoup acquièrent au fil de leur parcours. Chez Honouring Our Journey, cet impact se reflète en classe : selon la dernière évaluation du programme, le niveau scolaire moyen des participant·e·s ayant subi une exploitation sexuelle correspondait à la huitième année.

Pour de nombreuses personnes, se remettre de l’exploitation peut passer par le retour à ce qui avait été interrompu en cours de route : leur scolarité. Les deux classes agréées du programme — l’une pour les jeunes et l’autre pour les adultes — offrent aux élèves un parcours leur permettant d’obtenir des crédits du secondaire reconnus et de travailler à l’obtention d’un diplôme d’études secondaires ou d’un diplôme pour étudiant·e·s adultes. Il s’agit d’un modèle unique au Canada, avec un enseignement conçu autour des besoins des personnes ayant subi une exploitation sexuelle.

Pour chaque élève, ce parcours commence par une conversation.

« Quels sont vos objectifs? Qu’est-ce qui vous semble différent cette fois-ci en venant à l’école? », leur demande Mme Gillies. La réponse qu’elle entend à maintes reprises est simple : « Je veux obtenir mon diplôme. Je veux obtenir mes crédits. »

Ce parcours appartient, autant que possible, à l’élève.

Certain·e·s commencent par deux jours par semaine ou des demi-journées, puis progressent à partir de là. Les enseignant·e·s proposent différentes façons d’aborder la matière et de démontrer ses acquis. Les cours peuvent même sortir complètement de la salle de classe pour des activités d’apprentissage sur le terrain, des événements communautaires et des opportunités dans les environs de Winnipeg.

« Il n’y a pas de mauvaise façon de faire. Chaque élève fait ce qui lui convient », explique Gillies.

Cette flexibilité implique également de bien connaître la personne assise en face de soi.

Pendant le déjeuner, le jour de notre entretien, Mandy Bergen, responsable du programme Honouring Our Journey, a entendu par hasard Gillies et une élève découvrir qu’elles partageaient un intérêt commun pour un auteur. Très vite, elles ont échangé des recommandations de livres.

« Combien d’enseignants connaissent votre auteur préféré? » demande Bergen.

Pour Gillies, ces relations font partie de ce qui rend l’enseignement ici si différent. Avant de rejoindre Honouring Our Journey, elle enseignait dans une grande école, avec plus de 120 élèves répartis dans ses classes. Elle connaissait leurs noms, mais voulait en savoir plus : apprendre à connaître chaque élève, savoir ce qui comptait pour cette personne et ce qui pouvait lui donner le sentiment d’avoir de l’importance.

« Je me suis épuisée à essayer d’y arriver parce que mes élèves me tiennent à cœur », explique Gillies. « Je veux apprendre à les connaître. Je veux leur donner le sentiment d’être importants. »

Au programme Honouring Our Journey, chacune des deux classes ne compte que 15 places. Ce cadre plus restreint permet aux enseignant·e·s de connaître suffisamment bien leurs élèves pour construire un apprentissage autour de leurs points forts, de leurs objectifs et de leurs centres d’intérêt.

Pour l’une des élèves, une remarque concernant les locaux inoccupés de 7-Eleven à Winnipeg s’est transformée en un projet mené tout au long du trimestre. Elle a imaginé en transformer un en centre de ressources communautaire, a créé un diorama, a effectué des recherches sur les services que ce centre pourrait proposer et a rédigé un rapport. Elle a ensuite envoyé sa proposition au ministre du Logement du Manitoba. Peu après, elle a reçu une lettre la remerciant pour sa contribution.

« Elle était tellement fière d’elle », se souvient Mme Gillies. « À chaque personne qui franchissait la porte, elle demandait : “Tu veux voir mon projet?” »

C’est le genre de fierté qui se construit petit à petit, à travers des moments qui peuvent paraître insignifiants vus de l’extérieur.

« Tous ces petits moments s’additionnent pour former quelque chose », explique Mme Gillies. « Et puis, ils regardent en arrière et se disent : “Oh, waouh, regarde comme j’ai grandi.” Ils ne s’en rendent peut-être pas compte sur le moment. »

Au final, certains de ces moments mènent à l’obtention du diplôme.

Bergen se souvient des trois premières diplômées du programme et de la fête qui a été organisée en leur honneur. Deux d’entre elles avaient passé plusieurs années loin de Honouring Our Journey avant de revenir pour terminer leur formation; une autre était restée en contact avec le programme depuis son adolescence.

« Ces trois femmes… C’était vraiment une expérience et une fête merveilleuses. Et la joie, et tous ces moments merveilleux… J’en ai les larmes aux yeux rien que d’y penser. »

L’une des diplômées a ensuite travaillé au sein d’une organisation dirigée par des personnes autochtones à Winnipeg, où elle aidait des personnes ayant rencontré des obstacles similaires. Elle oriente désormais ses client·e·s vers Honouring Our Journey.

« C’est le plus beau compliment que l’on puisse recevoir », remarque Mme Gillies.

La salle de classe n’est qu’une partie d’un cercle de soutien bien plus large. Demandez à Mme Bergen en quoi consiste le soutien lorsqu’une personne franchit la porte pour la première fois, et sa réponse commence par quelque chose d’essentiel : la nourriture.

« Nous nourrissons les gens », explique Mme Bergen. « La nourriture, c’est source de réconfort. La nourriture, c’est la vie. Et la nourriture rassemble les gens autour d’une table. »

Les participant·e·s et le personnel se réunissent autour d’une grande table pour les repas. Autour de cette table s’étend un vaste réseau de prise en charge, dont une grande partie est accessible au sein même de cet espace. Une infirmière praticienne se rend au programme chaque semaine. D’autres partenaires apportent leur expertise en matière de dépendances, de santé sexuelle et de défense des droits. La gestion de cas et d’autres services de New Directions se trouvent juste au bout du couloir.

Cette proximité contribue à faire de Honouring Our Journey un programme atypique. Des services d’accompagnement qui, autrement, impliqueraient de jongler entre différents services et rendez-vous à travers toute la ville, sont ici regroupés autour des personnes qui participent au programme.

Et puis, il y a « Auntie », un terme affectueux qui désigne ici une figure d’aînée offrant présence, écoute et soutien.

« Auntie est là pour t’écouter et, tu sais, t’offrir une épaule sur laquelle pleurer si tu en as besoin », explique Bergen.

Pour les participant·e·s qui ont peut-être grandi sans figure d’aînée, de grand-mère ou d’Auntie dans leur vie, elle offre un soutien d’un autre genre : une personne de confiance qui est là pour les écouter, créer des liens et passer du temps avec eux.

Elle peut aussi vous emmener manger une crème glacée.

Le fait d’avoir tout cela à portée de main fait du soutien une partie intégrante du quotidien. Une personne qui a besoin d’une pause pendant un cours peut trouver une autre personne de confiance à proximité. Une infirmière qui doit communiquer des résultats d’examens sait où trouver quelqu’un. Les participant·e·s qui, à leur arrivée, cherchaient à tisser des liens, commencent eux-mêmes à les offrir aux nouveaux venus.

Gillies considère cela comme faisant également partie de la transformation : les personnes apprennent à se défendre, à se soutenir mutuellement et à reconnaître ce qu’elles ont à offrir.

Lorsqu’elles quitteront finalement Honouring Our Journey, elle espère qu’elles emporteront cette prise de conscience avec eux.

« J’espère qu’elles savent qu’elles comptent, qu’elles ont de la valeur », déclare Mme Gillies. « Qu’elles peuvent avoir un impact positif. »

Honouring Our Journey est un programme de transition, de guérison et d’éducation destiné aux jeunes, aux adultes et aux personnes transgenres qui ont été exploité·e·s ou victimes de traite à des fins sexuelles. Le programme est géré par New Directions, une organisation communautaire proposant un large éventail de services et de soutiens. Vous pouvez en savoir plus sur le programme sur le site web de New Directions. Vous pouvez également contacter la ligne d’urgence pour être orienté·e vers ce programme ou d’autres services dans votre communauté : 1-833-900-1010.