« Parfois, une seule rencontre suffit, parfois il en faut vingt-cinq. »
Pour Simone Page, coordonnatrice du projet Iskweu au Foyer pour femmes Autochtones de Montréal, ces premières conversations donnent le ton à tout ce qui suit dans le cadre du projet Cabot Square.
« Je n’ai pas vraiment d’attentes pour ces premières interactions. Je me contente de suivre le rythme de la personne. Et quand quelqu’un finit par dire : « Je vous reconnais, » c’est là que la confiance s’installe. »
L’établissement d’une relation de confiance est au cœur du projet Cabot Square dans le centre-ville de Montréal, où le personnel est l’une des rares présences constantes dans un quartier marqué par un manque criant de services, des obstacles systémiques et un sous-financement chronique. Créé à l’origine comme un poste de médiation visant à « maintenir la paix » entre les personnes présentes sur la place et les commerces environnants, le projet a évolué pour devenir quelque chose de bien plus essentiel.
« Notre personnel est composé de personnes vraiment formidables », dit-elle. « Et grâce à cette présence, le projet s’est développé au point que les travailleurs et travailleuses de première ligne sont devenus l’une des rares constantes dans la vie de ces personnes. »
Un petit espace chauffé ou climatisé, ouvert du mercredi au dimanche de midi à 20 heures, est devenu un point d’ancrage stable.
« Elles ont toujours un endroit où se rendre et obtenir de l’aide lorsque leur vie est en crise. »
Cette présence est importante.
De nombreux clients sont des femmes et des filles autochtones, ainsi que des personnes bispirituelles et queer, qui ont été rejetées pendant des années par les systèmes institutionnels.
« Souvent, lorsque les gens viennent au bureau, c’est comme s’ils s’attendaient à être ignorés, jugés ou négligés », explique Mme Page. « Ainsi, même lorsqu’une personne se présente simplement à la porte et demande une cigarette, nous lui disons : « Comment ça va ? Y a-t-il quelque chose dont vous aimeriez parler ? » Et on peut voir leur comportement se détendre. »
« C’est un élément important de la prévention des crises. Si ces personnes ont toujours été négligées, ignorées et mal desservies, privées de services et coupées de certaines choses que les autres membres de la société considèrent comme acquises, alors ces rejets répétés, ces obstacles répétés et cette discrimination répétée s’accumulent vraiment. »
Le travail quotidien à Cabot Square est volontairement simple. Le personnel offre des gants, des collations, des cigarettes, une bouteille d’eau — de petites occasions de créer des liens.
« Cela nous donne l’occasion d’apprendre à connaître les gens », explique Mme. Page.
À partir de là, l’équipe sert de centre d’orientation, mettant les clients en relation avec des intervenants des services sociaux, des services autochtones, ainsi qu’avec des services médicaux, des soins dentaires et des services de santé mentale. Des partenariats avec Keep Connection et le Centre de santé autochtone de Tiohtià:ke permettent aux infirmiers·ères et au personnel en travail de proximité de rencontrer les clients directement au bureau de Cabot Square.
« Nous ajoutons constamment de nouvelles organisations à notre liste de partenaires », note-t-elle. « Cela dépend vraiment des besoins de la personne. »
Leur travail est fondé sur la réduction des risques, non pas comme un slogan, mais comme un cadre relationnel.
« La réduction des risques est en fait une approche holistique globale », explique Mme Page. « Il s’agit de rencontrer les gens là où ils se trouvent et de mettre en place des soutiens à partir de là, plutôt que de leur dire : « Quand vous serez prêt·e, venez nous voir. » »
« Cela ne fonctionne pas. Nous avons constaté que cela ne fonctionnait pas pendant de nombreuses années. »
Une approche ancrée dans la réduction des risques exige de laisser de côté les jugements, les présomptions et les biais personnels. Elle exige également d’accepter la douleur, les traumatismes, l’humour et les espoirs des gens sans leur imposer de solutions.
Elle explique que la plupart des facteurs qui rendent les personnes vulnérables à l’exploitation sont présents bien avant leur arrivée à Cabot Square : le retrait des enfants à la protection de la jeunesse, le manque de logements et de soins médicaux dans les communautés autochtones, l’absence de services sécuritaires ou de services de lutte contre la toxicomanie au Québec, et le racisme systémique que les prédateurs savent exploiter.
« Si je ne peux pas offrir de logement à quelqu’un, mais que la personne qui l’exploite le peut, c’est un problème », affirme-t-elle sans détour. « La traite des personnes ne se produit pas dans le vide. Elle se produit là où les systèmes ont déjà failli à leur mission. »
Malgré cette réalité, elle constate chaque jour une résilience remarquable. « Les femmes autochtones ont tellement de force », dit-elle. « Si les obstacles institutionnels étaient supprimés, elles pourraient remodeler le monde de manière très positive. »
Mme Page est claire sur les causes structurelles de la vulnérabilité : le placement des enfants, les traumatismes subis en foyer d’accueil, les adolescents enfermés parce qu’ils sont « à risque » et les jeunes de 18 ans libérés sans soutien et sans domicile.
« Si les gens comprenaient ce déracinement, ils auraient beaucoup plus de compassion », dit-elle.
La compassion du public est importante. Mais sur le terrain, Mme Page se concentre sur quelque chose de plus concret.
« Peut-être que cette personne ne veut pas d’aide. Peut-être qu’elle veut simplement parler. Et cela peut être en soi une forme de réduction des risques », dit-elle. « Si vous partez d’un sentiment de bienveillance, vous êtes capable d’écouter vraiment. »
Son travail repose sur la présence : rencontrer les gens sans idées préconçues ni solutions imposées. « Il s’agit de laisser toutes ces choses de côté et de simplement écouter, d’une personne à l’autre », explique-t-elle. « Découvrir ce qu’elles veulent et comment les aider là où ils en sont. »
Le Cabot Square Project, géré par le Foyer pour femmes Autochtones de Montréal (FFAM), offre des services de réduction des risques et un soutien adapté à la culture des femmes autochtones, des personnes bispirituelles et des personnes de genre divers qui sont confrontées à l’itinérance, à la violence et à des obstacles systémiques dans le centre-ville de Montréal.
Le foyer dirige également le projet Iskweu, qui vise à garantir un signalement rapide, des réponses adaptées à la culture et un soutien communautaire lorsque des femmes, des filles, des personnes transgenres et bispirituelles autochtones disparaissent. Ensemble, ces programmes reflètent l’engagement plus large du FFAM en faveur de la sécurité, de la dignité et de l’autodétermination des peuples autochtones de Tiohtià:ke.
Pour en savoir plus sur le Foyer pour femmes Autochtones de Montréal et ses projets, veuillez consulter leur site web.




